Ps : Aucune motivation, ni pour lire, ni pour écrire. Vite, des pilules!
Ps2 : Je viens de voir qu'on m'a infesté de pubs. Je gerbe.
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Ce qui est chouette avec Choke, c'est sa couverture. Baladez vous dans le métro livre en mains, bien à la verticale pour offrir celle ci aux yeux de tous. Si vous appréciez toute la palette de regards et d'émotions associées qu'une icone peut susciter selon vos (pires) fantasmes, vous allez être servi comme un roi. Ce qui est bien aussi avec Choke, c'est que c'est un putain de livre. Un foutu texte si marquant que votre serviteur vient de se farcir une deuxième lecture, espacée d'une année de la première. Enre temps, je suis sorti officiellement de la révolte, tout ça, toutes ces conneries pathétiques aux yeux vides et sérieux du monde adulte. Heureusement, avec des terroristes patentés comme Palahniuk, je peux célébrer l'univers des ratés lucides, des brisés clairvoyants, de la fange indifférente au système. La volonté de faire face à l'absurde et de ne pas s'empiffrer d'une solution préfabriquée. La poursuite défaitiste de la post-adolescence. Choke, du papier adulescent qui prouve que finalement, il n'y a peut être pas grand chose d'autre.

Voir aussi : Papier chiotte fleuri.
C'est en effet le sentiment éprouvé face à l'existence de Victor. Victor Mancini. Un paumé sexoolique. Accro au sexe. Une drogue comme une autre. Non, la meilleure came au monde, selon lui.
Un palliatif à la mornitude et à la platitude d'une société régulée. Un oubli en concentré. Parce que peut être, le savoir n'est pas si nécéssaire que ça. Parce que les éponges ne connaissent pas
de mauvaise journée. Parce que peut être, le truc est de trouver l'équilibre entre bonheur et désespoir.
Entre ses réunions de sexooliques anonymes, décrites d'une causticité dans laquelle Palahniuk exulte à pleine puissance, Victor doit bien bosser. Pour payer ses factures. Pour payer l'hospice de sa maman folle à lier. Pour payer la bière. Et quand il ne feinte pas l'étranglement au restaurant afin de consacrer des héros et d'arrondir ses fins de mois, il s'échine dans une reconstitution historique de l'Amérique coloniale. Il travaille dans un monde où tout est fait pour ressembler à ce qu'on croit être vrai. Tout n'est que symbole évocateur. Le forgeron camé tapotte l'enclume mécaniquement. La laitière aux yeux dillatés par le hash traite inlassablement une vache qui pue la dope devant une horde de gamins censés découvrir le passé. La consécration du simulacre picorée par des poulets difformes. Tout est en toc et déformé. Mais, ce village dans lequel il joue au pionner véritable, ce village est-il vraiment différent de notre réalité?
Palahniuk vous attend au tournant de la déconstruction de l'american way of life. Il tranche. Il brûle à l'acide et vous accompagne dans son
nettoyage ahurissant à chacune des pages tournées, à chacun des paragraphes achevés, à chaque saut de ligne désabusée. Enveloppant son style d'un parfum de dérive inexorable, on oscille entre
l'amertume étouffante, et le doux réconfort de Victor et de son ami, frère d'infamie, Dennis.
Voir aussi : Abruti Congénital.
À chaque "coco" soupiré réciproquement par un des compères, un drôle de vent chaleureux nous souffle aux narines et permet de reprendre notre respiration méritée. La "man-man" de Victor,
qui représente le désespoir hurlant, ex-militante anarchiste, aujourd'hui alitée et amnésique, ne ne nous jette plus que des regrets amers à la figure. Submergée comme son fils, elle cherche à
nouveau en quoi croire. Pardon. Avec quoi se défoncer. Victor a pourtant tout miné, mais il continue à fouiller, quand l'oubli du hors-monde procuré par le sexe frénétique ne le pourlèche pas.
La réponse à la question est bien sûr qu'il n'y a pas de réponse. On se retrouve le long de ce roman en face de ce que Nietzsche avait pressenti comme le plus grand danger de l'Homme face à ce qui suivait immédiatement l'anéantissement de toute transcendance, matérielle ou divine. L'écritrure coulante, presque cotonneuse, dans sa formidable forme palahniukienne, se moule parfaitement à ce fond au désastre professé.
Voir aussi : Bravade vaine.
Et pourtant, on ne peut que hausser un sourcil devant la conclusion. L'essence nietzschéenne est là, la volonté d'effacer tous les décors en carton-plâtre inhibant la Vie, mais à travers Choke, elle n'arbore plus la robe d'un prophère fulgurant, mais simplement celles de miteux désabusés, qui finiront peut être, tout chancelant, de trouver une issue créatrice et salvatrice. Peut être par hasard. Leur propre drogue. Leur petit morceau d'oubli. Mais ce sera la leur, celle qu'ils ont eux même façonnés dans un monde à présent déconstruit.
De Choke, après un fond d'un abîme qui reflète le frisson de toute une génération, celle qui a même rabaissé l'ultime transcendance à la manière des anti-héros Céliniens, l'amour et toute sa
clique de sentiments devenus superficiels, on en ressort époustouflé, étonné devant une apologie courageuse et lucide d'un rien du tout, un brin victorieuse dans un univers où honneur et honte
sont relegués en une composante insignfiante. Daus un monde où propriété privée et compte en banque et assurance vie et soumission et compétitivité ne manqueront pas de vous ensevelir d'une
lourde chape. Pour fuir la pesanteur du sérieux et de l'économie devant lesquels on se retrouve paralysés et fossilisés et enterrés, l'aura messianique ne viendra que de vous, tenez le vous bien
pour dit.
Voir aussi : Dynamite introspective.
Jésus Christ n'est peut être pas le mot qui convienne, mais c'est le premier qui me vienne à l'esprit.
Voyez Victor Mancini comme un Zarathoustra qui aurait visité un centre commercial et un sex-shop du XXIème siècle. Tout simplement.
Les premiers qualificatifs qui me viennent à l'esprit pour Transmetropolitan
pourraient se réduire à " énorme dynamite bariolée". Ouai. C'est grâce aux incartades couronnées de succès dans un nouveau genre qu'on se rend compte que notre frilosité à esquisser les
premiers pas devant celui ci relevaient d'une connard attitude achevée. Ouai, OK, j'étais plutôt réticent aux comics. Même carrément, disons-le. Il ne m'était même pas vraiment venu à l'esprit
qu'une ambiance comme celle là aurait pu être transposer en bulles. Transmetropolitan, et la ville qu'il offre en pâture à nos babines suintantes, nous assaillent en effet littéralement d'une
ambiance dantesque.
Qu'est-elle? Une métropole grouillante
saignée par une sauce Cyberpunk rétro à la Blade Runner, jonchée de tous les vices charnelles et cupides qu'un être humain peut se voir offrir par le libéralisme effréné, soucieux de repousser
sans cesse les limites d'une imagination turpide collective. Ellis et Robertson nous offrent ces vices sur un plateau de cases, denses en détails cruels, par myriades de précisions
passant évidemment par les pubs et racolages divers. On nage avec tous les paumés en recherche de leur prochaine sensation forte, et si les mioches commencent leur apprentissage par des dessins
animés pornos de type "Sex Puppets" sur écran géant, vous pouvez vaguement devinez la puissance nécessaire à leur futur fixe, de quelque nature qu'il soit. Dans cet écheveau moite d'une crasse
amorale, il y'a pourtant bien une énergie singulière qui nous pète à la gueule et qui fait une des grandes forces de ce comics. Elle est dû d'une part à la mise en couleurs vives mais ternes sans
jamais tomber dans un kitch trip à la Moebius(Avec tout le respect que j'ai pour le monsieur). Et ces teintes pétantes émanent pour beaucoup d'entre elles de la publicité étouffante. On ne
voit plus grande chose d'autre parfois, c'est pour dire...
La seconde raison, mais aussi le héros du bouquin, le sujet principal, c'est Spider Jérusalem, ce journaliste gonzo, fantôme réincarné d'Hunter S.Thompson, qui a la fâcheuse tendance de gueuler
sans détours ce qu'il pense et ressent. Pétaradant d'une énergie hyperactive, il est omnibulé par sa quête de vérité, qu'il érige en principe transcendant. La vérité, rien qu'une vérité engagée.
Débarbouilleur éhonté des crasses du gouvernement, démaquilleur frauduleux des manipulations grimées des divers acteurs de la ville, il lave tout, d'une plume invective, qui lui vaudra deux
grandes angoisses : être considéré comme l'ennemi étatique numéro un, mais surtout, être victime de son relatif succès, car putain, les gens, et encore plus les gens éplorés venant geindre près
de son oreille, il supporte pas. Étrange cas que ce Spider Jérusalem, paradoxe de notre modernité qui se fait son propre principe salvateur, c'est à dire qu'il se comporte en source haineuse à
forte potentiel destructrice, un m'enfoutiste en superficie mais qui cache pourtant une profondeur d'une humanité devenue exotique en ces temps interlopes. Bref, je me suis régalé de ce gaillard
lucide et délicieux déambulant dans un trip post-Cyberpunk émaillé de touches rétros très kdickiennes (Clavier d'une machine à écrire sur un écran plat, les pauvres omniprésents malgré les
synthétiseurs universels...) dû en partie à l'époque de sa création qui n'est plus toute jeune maintenant. Mais comme pour le combiné à fil sur une bagnole volante chez Dick, ces incompatibilités
apparentes technologiques sont chargées d'un charme nostalgique unique, d'une recette euphorique qui n'est après tout pas très différente que celle dont se régale les gloutons de l'Uchronie.
Le scénario est quand à lui assez décousu, le tome étant d'avantage construit en petites histoires indépendantes mais qui se suivent fort heureusement chronologiquement. Enfin, je ne trouve
vraiment pas comment dire du mal de ce comics, j'ai été terriblement enthousiasmé et happé par cet univers via cette nouvelle forme pour moi. Les intrigues scénaristiques, si elles sont
appréciables et même succulentes à bien des moments, n'en reste pas l'attirance prédominante à mes yeux. Ce sont ces centaines d'éléments emmêlés d'une présence suffocante, ces monceaux de
déchéances post-humaines à la dérive, ces clins d'œil amers et angoissés envers une humanité sans cesse davantage aliéné de son plein gré (Les rêves spoliés par les annonceurs..Encore un thème
dickien), les nombreux figures et personnages symptomatiques des causes citées juste avant, stigmates d'une imagination débridée, truculente à gober. (Et non gratuite : Le salon des religions, un
des plus grands moments du bouquin, signe à nouveau, que quand l'Homme ne cherche pas à s'aveugler dans de nouvelles turpitudes, il se cherche vainement, paradoxalement alors que la science
avance, dans des principes transcendants que cette dernière n'aurait pas encore minée, cause à nouveau de l'extravagance outrecuidante des messianismes proposés..).
Et Spider Jérusalem fait son trou au milieu de cet agrégat rampant, comme un coup de pisse au milieu d'une coulée de boue gluante. Car après tout, il
est Spider Jérusalem, et il vous emmerde.
Il y 'a un micro-ondes lumineux qui resplendit dans l'obscurité forcée de ma cuisine. On peut y scruter des heures durant le frêle plastique d'un blanc lépreux éblouit par la source artificielle. Il m'arrive ainsi de m'appuyer contre la porte, dans cette pénombre graisseuse, et de me laisser bercer par l'écoulement de cette luminescence, de perdre mon regard dans l'orbite que soutient le plateau en verre bullé. Et puis, tout recommence : Je me lasse, la fatigue du renoncement s'insinue dans mon esprit, et je retourne m 'avachir douillettement au milieu du tas d'écumes de draps et d'oreillers clairsemant mon matelas liquéfié. Il y 'a cette fuite d'eau rancie qui dessine au plafond un cercle effrité de diamètre croissant. Les bouts de plâtre fins et craquants comme des feuilles mortes s'échouent dans une flaque où les moutons de poussières viennent se noyer par troupeau entier. Les larmes qui s'y jettent semblent s'être misent au diapason de l'horloge maladive. Il y 'a ces écrans d'ordinateurs, ces écrans de télévisions géants qui émaillent les myriades de fenêtres juxtaposées au dehors. Je peux les contempler allongé, ces dizaines de yeux ternis qui s'abîment en phosphènes délavés dans la nuit grise. Parfois, une lumière jaune et chaude les entoure pour former la gangue parfaite d'iris cirrhotiques. Souvent, un sourd roulement de basses heurte les parois de ma chambre et bouscule rythmiquement, en un souffle mécanique, mon amertume stérile. Derrières ces lourds frissons, on parvient, dans une tempête d'échos irréels, à entendre des murmures convaincants, des joies étouffées ou même des alizés d'angoisses. Ces dialogues, cris et lamentations à peine formulés semblent prendre place dans un songe musical, sur les vagues ombres s'animant, comme douées de vie, à l'intérieur des cases étriquées parsemant les façades offertes à ma vue.
Mais il y 'a aussi mon propre écran, ma mélodie solitaire, mes détritus qui s'accumulent onctueusement en une tapisserie décorative, qui reproduisent avec une harmonie amère le vaste décor bâtit à l'extérieur. Électrisé, je me dépêche d'émerger de mes algues de soie trempées, d'écoper une tasse de café, cette soeur d'infamie, et d'inscrire les derniers mots, les ultimes relans d'insanités, profanés à Cergy.
Il fallait combler une longue prostration au sein des champs de maïs alsaciens, et pour agrémenter alors une position assise de longues heures durant, il me fallait assurément un grand bouquin, bien épais, qui tienne la route un certain temps sans avoir la qualité d'être barbant. À nouveau frissonnant d'une pulsion subite envers la Fantasy, j'ai encore cru que le sir Jaworski (ainsi que l'éditeur) allait me dépecer le porte monnaie. Cette aimable tâche fut pourtant allouer à un autre, et non des moindres : Kane du feu Karl Edward Wagner, repris dans son intégrale par Denoël. (Forts beaux bouquins au passage, mais qui allègent considérablement la bourse...)
De la Sword and Sorcery qui ne semble guère sortir des sentiers battus il est vrai, et qui promet inlassablement de rabâcher les mêmes rengaines chères au genre. (Et ce que je reproche à celui ci, en plus de ne présenter que rarement des problématiques aussi denses que la SF). Je ne parle ici que du premier roman, La Pierre de Sang, qui se suffit à lui même et n'appelle de suite immédiate. Alors oui, soyons clair, on échappe pas aux classiques poncifs de la Fantasy, tel que les clans médiévaux plongés en une lutte incessante, la magie ultra-secrète des dieux anciens réveillée par des vierges en pleine floraison, et d'autres pierres constitutifs du mythe. Oui mais. Et c'est là que Kane se révèle être une surprise de taille. Pour un livre écrit relativement tôt (1975, il y'a plus de 30 ans...), on retrouve une trame fortement originale, puisqu'elle alterne fébrilement entre le sujet du livre, cet anti-héros surpuissant qu'est Kane, et les différents antagonistes mis en jeu, sans qu'on puisse réellement apposer son assentiment à un camp ou l'autre. Une absence de manichéisme à ce niveau très agréable, mais qui sera malheureusement rattrapé à un autre de manière trop marqué à mon goût. Ainsi, on tourne, on caracole même autour des nombreux belligérants en place, d'une valse aux phrasées harmonieuses, souvent riches en finesse lexicale, et instaurant par le contour de ses entrechats, une atmosphère fidèle dépeinte d'une poésie marquante rehaussée d'une aura charmeuse. Je suis donc pleinement conquis en ce qui concerne l'écriture et le style fluide, à l'exception de rares passages moins finement taillés qui risquent de s'avérer pénible à certains. (Dont un chapitre en début de livre, certes court, mais d'une pesanteur à donner le vertige). Je disais précédemment que Wagner réussissait dans l'entreprise qui est celle de nous conter les péripéties de personnages distanciés, sans qu'on éprouve une répulsion pour l'un de ceux ci en particulier, ils sont même à vrai dire d'une fraîcheur singulière. Leur fusion se fera essentiellement par les tours de Kane, qui prendra alors véritablement le rôle que l'auteur lui a réservé. Car, malgré le fait qu'il donne son nom au cycle, l'écrivain en fait un héros très particulier, par une méthode qui diffère radicalement de celle qui gère ceux qui pourrait constituer ses âmes sœurs, Elric de Moorcock, ou encore le Conan de Howard. L'anti-héros amoral, dominé par sa volonté de puissance, à la carrure imposante et exhalant une double invincibilité, physique et érudite, se dessine essentiellement via l'expérience de ses relations et par les rares bribes de sa conscience rapportées généreusement par le narrateur. Kane est froid, calculateur, un fin stratège, à l'allure éternelle au port d'un titan ressuscité. Mais cela suffit, nous n'en apprendrons guère plus. Kane ne semble pas seulement constituer le point de corrélations et d'interactions qui centrent le monde qui l'entoure, il est le décor même, massif, inaltérable, inextinguible, qui se fond au travers de l'avancement de l'histoire, et qui la fixera en un horizon, de cendres ou d'aurores, suivant le destin des pauvres mortels, fantoches de pailles en comparaison, qui s'agitent autour de lui. Le scénario en lui même reste sans grande fulgurance, mais laisse agréablement bercer notre imagination et notre curiosité en son sein. Tout le roman m'a semblé haletant, sans passages à vides, en mettant de côté quelques scènes pesantes : comme déjà dit,au début, ainsi qu'une fin dont la facilité induisant le deus ex machina de mauvais aloi contraste selon moi amèrement avec le reste de l'œuvre de fine facture.
En somme, une lecture que je ne regrette vraiment pas, qui m'a fait passer un merveilleux moment de détente, mais forgée de ressorts parfois fragiles et peu malléables, ne faisant rebondir et exploser qu'une impression fort pâle, en deçà des réactions de ma ration habituelle de SF. Mais je compte bien néanmoins poursuivre les tribulations fielleuses de ce maudit Kane, car, si ce n'est pas un territoire fertile aux interrogations bourgeonnantes, il n'en reste que celui ci se niche au sein d'un cycle qui a pour mérite l'exaltation palpitante et l'assurance d'une plume bien trempée. Qualités que les sagas divertissantes ne révèlent en définitive que rarement, non?
Ils ne sont plus que très peu d'humains sur Terre. Mais ils sont heureux car la planète est redevenue saine. Il y' a très longtemps, des phénomènes hermétiques à la compréhension humaine se sont produits. La majorité de la population s'est évaporée comme la rosée face à un jour d'été ensoleillé. Mais ce n'est pas tout. Ceux qui sont, sans savoir pour quelles raisons, demeurer sur leur planète, ont acquis des capacités qu'on croyait alors jusque là réserver aux mauvais romans de Science-Fiction. Des pouvoirs de télépathie entre des distances infinies par exemple, ou encore une longévité extraordinaire, plus de 8000 ans, peut être encore bien trop pour un simple esprit humain ; mais surtout ils se sont vus doter de la plus belle des capacités, l'incroyable don de voyager vers les étoiles. Alors la petite poignée s'étant accrocher sans le vouloir à ce vieux caillou surexploité qu'était leur planète bleue se sont à leur tour envolés, de leurs propres ailes, sans s'interroger sur la manière dont fonctionnait cet expérience incongrue qui les émerveillait à la manière des enfants face à un objet miroitant de milles feux.
Pourtant, quelques originaux sont encore restés, après avoir assistés à cette double désertion. Parmi eux se trouve une tribu indienne qui revit pour sa plus grande joie au sein de la nature,
parmi les grandes forêts et les vastes pleines fertiles à présent régénérées à bloc qui leur avait été jadis confisqué par l'homme blanc comme il savait si bien le faire. Se trouve aussi un vieux
couple, Martha et Jason qui ont développé une attirance accrue envers leur terre nourricière, une admiration humble, et une volonté de s'incarner en une sorte de gardiens de phare, accueillant
ceux de leurs frères envolés qui reviendraient sporadiquement pour quelques temps sur leur berceau. Ces quelques humains se trouvent également en compagnie d'une espèce bien étrange : Les robots.
Des robots par milliers, anciennement serviteurs dociles de leurs maîtres humains, aujourd'hui désœuvrés, errant sans but et cherchant avec empressement une quelconque tâche pour combler le
besoin programmé en eux. Certains d'entre eux se dévouent à une tâche occulte, dans leur coin, à l'abri des regards humains, qui ne s'y intéressent guère de tout de manière. D'autres, d'avantage
désireux de contribuer tout de même à l'idéal humain, se mettent en quête de la vérité christianique, épluchant heure après heure les textes bibliques pour en découler la logique
transcendantale.
Il se baissa, mit ses mains en coupe, les plongea dans le fleuve, puis les éleva. Elles étaient pleines, mais l'eau s'échappait entre ses doigts, ne laissant qu'une minuscule mare aux creux de ses paumes. Il ouvrit les mains et laissa l'eau s'écouler, retourner au fleuve. C'était ainsi que cela devait être, se dit-il. L'eau, l'air, et la terre s'échappaient quand vous tentiez de les retenir. Ils refusaient d'être attrapés et conservés. Ils n'étaient pas quelque chose que l'on pouvait posséder, mais quelque chose avec quoi on pouvait vivre.
Maintenant que l'imposant décor est posé, chroniquons. On remarque d'ambler que le livre est sûrement trop court pour toutes les pistes qu'il a l'ambition d'explorer. Mais cela n'entache pas le
plaisir, on est simplement triste que l'étincelle fougueuse exulte aussi brièvement. À Chacun ses
Dieux est un roman entremêlé de chroniques journalistiques d'un des personnages, et d'un texte à la narration classique alternant les points de vues. On assiste donc à une
multiplicité d'émotions, de réflexions personnelles et d'autres interrogations existentielles. Le point commun, la ligne directrice, le titre en donne la couleur. Chacun se cherche, part à la
conquête de sa vérité. Jason et sa famille persistent à vouloir comprendre, à savoir ce qui s'est réellement passé il y 'a cela des millénaires, quand les humains sont partis, et quel est le lien
avec les singuliers pouvoirs accordés à la race humaine. Le jeune chasseur inconnu fuit et chasse à la fois une ombre mystérieuse, angoissante, qui pèse sur son peuple à l'ouest. Quand à
Étoile du soir, cette jeune indienne qui semble pouvoir parler instinctivement à la nature, elle est également poussée à chercher une valeur plus haute,
englobante, qui puisse établir la signification de tout cela. Seule la tribu nomade retournée à ses coutumes ancestrales, la tribu à la sagesse séculaire de Nuage
Rouge, vit en harmonie paisible et sans heurts avec une nature qu'ils respectent et qu'ils n'exploitent plus inconsidérément contrastant avec la défunte société matérialiste. Mais ce
seront également les premiers touchés par la nouvelle effroyable : Le retour des autres. Les autres, ceux disparus sans explication, sont en marche à bord de leurs gigantesques vaisseaux afin de
recoloniser leur planète natale. Le retour annoncé de la folie humaine aveuglée par son avidité et ses machines bruyantes ; le retour proclamé d'un mépris légendaire envers ses voisins
naturels.
Je ne vous dévoile bien sûr pas la fin, mais en définitive, l'impression qu'on ressent à la lecture de cette œuvre est sans conteste d'essence
purement Simakienne. La fascination respectueuse de la richesse naturelle, l'expression angoissée et attristée face aux ravages sans vergognes de l'Homme sur son environnement ; une impression
d'un immense gâchis qui ne peut s'arrêter dans sa marche destructrice ; un étouffement mélancolique d'une époque révolue aussi bien que celle à venir, celle qui aurait pu être vécue autrement,
celle où on l'on se prend à s'égarer en songes simples et cristallins, qui en feraient sans doute rire plus d'un, un de ces humains pressés et cupides, persuadé de la légitimité de sa propriété
privée et autres vanités, certain de trouver le bonheur au bout de ses calculs rentables, ayant trop d'orgueil pour admettre qu'il puisse le trouver au simple contact de ses cinq sens.
Oui, on l'a compris, À chacun ses Dieux est rempli de stéréotypes, de poncifs éculés, d'une naïveté enfiévrée qui vous prend à la gorge,
impuissant, presque honteusement. Et malgré cela, toute la beauté euphorique des feuilles d'automnes bruissantes et du parfum de l'orage torrentiel se tient là,
lovée comme les livres poussiéreux d'une bibliothèque vermoulue, dans ces rêves de simplicité.
Si le titre francophone du roman de ce cher Philip K.Dick peut faire sourire en annonçant toute la gouaille caractéristique
de l'auteur à dépeindre les marginaux psychotiques, il s'avère que le titre original, We can build you, met en lumière et rassemble les différentes perspectives du récit d'une manière assez maligne et garde donc selon moi un certain
avantage face à sa traduction. Mais pourquoi deviser sur un titre en guise d'introduction ? Car, simplement, le vaste faisceau de possibilités émanant de celui ci
va structurer cette chronique donné la brillante impression que je structure mon compte rendu d'une façon
intellectuelle. Elle est pas belle la vie ?
Le premier thème, qui
vient de prime à l'esprit d'un lecteur de SF, est bien sûr la capacité de créer un humain de toutes pièces, de A à Z, et de faire naître en lui une conscience et son rapport au monde de façon
artificielle. Et on aborde ce point en effet (très) rapidement au cours du livre, puisque de concert avec le héros, un Louis Rosen quelque peu dérouté, on fait la connaissance d'un androïde,
appelé simulacre, qui semble techniquement et physiologiquement au point. Mais tout ne fait que commencer, et c'est ici que l'esprit perturbé et génial
de Dick rentre pour notre plus grande joie perverse en jeu. La trame dickienne débute en effet quand Louis prendra connaissance de la nature de l'androïde lui
taillant si singulièrement le bout de gras. Ce n'est pas un homme quelconque qui lui fait face de son physique anachronique fidèlement reconstitué.
C'est M.Stanton, ministre (de la guerre?doute) sous Lincoln, fraîchement débarqué sur Terre bien après sa mort. Mais les associés de Louis semblent formels, ce n'est qu'une
reconstitution psychologique et physique exacte, une illusion pérenne et infaillible. Et pourtant, son agilité surannée de fin jouteur oral, ses manières d'un autre âge, sa sagacité d'homme
politique, ses réflexions lucides, tout cela semble si réel....Louis doute. Une frayeur immense lui noue l'estomac. Il s'imagine à partir de cette projection maléfique être déchiré de son néant
post-mortem, ramené à la vie sous forme de vis et de boulons, bref, il ne se sent pas à l'aise en compagnie du simulacre. Et ce n'est pas pour s'arranger. La fille de son associé, Pris, schizoïde
et créatrice compulsive, pousse l'entreprise à produire Lincoln lui même ; c'est ainsi qu'on voit cet homme mythique débarqué dans le roman de Dick comme si de rien n'était. (Mais avec un panache
certain). Robots parfaits? Morts ramenés sans vergognes à la vie ? Et si lui, Louis Rosen, n'était pas également un automate à son insu? La trame matérielle et les contingences humaines
s'effilochent, l'esprit psychotique et paranoïaque de l'auteur fébrile se déploie comme des griffes acérées, prenant en proie l'existence de Louis, le faisant basculer insidieusement dans une
terreur muette, vers un glissement indicible dans une folie certaine, heureuse, tantôt lucide tantôt schizo. Pourtant l'autre face du roman émerge, d'avantage humaine, paradoxalement. Dick est un
rat, comme le disait Carrère, c'est un rat qui continue à ironiser au bord de l'abîme.
L'autre aspect pointe son nez donc, laissant pour un temps les considérations philosophiques et les doutes méthodiques charmeurs de côté, et l'on voit alors apparaître le côté marmoréen de
l'iceberg. La société américaine, vernie par la coutumière paranoïa légendaire de Dick se voit ici conté en une litanie de sarcasmes mordants et de répliques ironiques désabusées. La valse
endiablée subversive se joue véritablement. Un drôle de mal touche ce monde stigmatisé : Une fraction importante de la population est soit disant touchée par une maladie mentale de type
psychotique, " alors n'hésitez pas à aider vos proches en les dénonçant au bureau fédéral de la santé mentale... "Vous voyez le tableau au rire jaune. Les malades mentaux présumés pleuvent des
rigoles et dégoulinent des caniveaux. Pris, la schizoïde froide et calculatrice, mais également la dominatrice attirante, la fille aux cheveux noirs récurrente, incarne la rémission et la
réussite de ces usines à façonner des songes-creux. Louis, attirée par cette fille inhumaine en même temps qu'il sombre mentalement, déclenche sa chute et ses singuliers revirements de finalité.
Il ne souhaite plus d'un carriérisme minable à l'american way of life, il ne veut qu'elle, un amour pur, idylle des soirs glacés, improbable et inaccessible, en bon mono maniaque qui se découvre.
Il n'est pas dur de comprendre que Dick ramène cet amour impossible, la dérision de ces personnages minables et sans le sou évincés par l'agitation des puissants, à sa vie personnelle. ( De même
pour l'exactitude minutieuse et perverse avec laquelle il décrit doctement et ironiquement les agissements des sois disant psychiatres...).
Donc, We Can Build
You, une phrase
merveilleuse pour annoncer qu'il n'y a pas que des androïdes qui sont fabriquables. Loin de là. D'ailleurs la différence est mince entre le Lincoln en boite de conserve et l'entrepreneur du
roman. Pire, le robot paraît plus empathique. Inversion des valeurs insidieuse, détournement des codes, mise en avant d'une perspective triste mais ô combien
réelle, trop
réelle pour qu'on la
voit, mais pourtant placée sous un ciel de dérision courageuse : Voilà ce que c'est le Bal des schizos.
En définitive, si le Bal des schizos m'a sidéré, c'est grâce à son charme indubitable. Un charme qui serait difficile à reproduire car vraiment trop spécial à Dick : Des personnages cinglés
s'agitant en des dialogues burlesques, parfois à la limite de l'intelligible, des situations pittoresques et incongrues (souvenez vous cette soupe aux queues de Kangourous et l'air songeur du
Lincoln....Ou encore ce dernier déclamant à longueur de journée des passages de Peter Pan ou de Winnie L'ourson devant l'air ahuri de ses associés...). Bref, un défilé de sons et d'images à côté
de la plaque, de marionnettes décalées de la réalité en toque malgré elles, qui tentent vainement de s'y raccrocher, et feront tant d'efforts pour un résultat qu'on devine bien maigre...
Et c'est l'ultime horizon de cette œuvre, la mélancolie ravageuse, le vide malléable lové en chaque être humain, l'élément d'amertume qui déborde en une écume qui ne demande qu'à être parcouru de
doigts créateurs. Que ce soit dans les traits affaissés par trop humain d'un Lincoln ne s'étant jamais remis de son amour de jeunesse, ou dans les exultations tristes de Louis, se débattant dans
un paysage morne et industriel, plus factice que les simulacres eux mêmes, elle est là, elle émaille le Bal des Schizos de ses échos lourds de significations destructrices ; elle nous mine,
incomplets et vulgaires que nous sommes, pour nous refaire à sa sauce, elle aussi, afin d'être peut être d'avantage en harmonie avec le silence ténu qui règne entre les lointaines étoiles.
Comme Louis, à la fin, nous nous persuadons d'avoir tout, tout dans une supercherie qui ne doit pas être révélée, de peur de rechuter.
"-Hé, vous connaissez la soupe aux queues de
kangourous?
Nous le regardâmes tous, même le simulacre de Lincoln."
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